Brooklyn – Home is Home

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Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans l’arrivée dans un nouveau pays. L’éloignement, à la fois recherché et craint, créé et ressenti, est ce sentiment qui se nourrit de la tension entre l’expectative et l’appréhension. En décidant de s’installer à Brooklyn, Eilis Lacey s’éloigne de l’Irlande de 1952, et laisse derrière elle une vie confortable mais sans avenir. La scène où la jeune femme se présente au comptoir d’immigration d’Ellis Island est l’une des plus mémorables du film par son illustration très juste de cette fébrilité vis-à-vis d’un choix motivé par l’incertitude.

Le film de John Crowley, adapte le roman Brooklyn de Nick Hornby. L’auteur avait déjà écrit High Fidelity, film que l’on ne peut jamais assez recommander, notamment pour sa représentation formidablement évocatrice et drôle de l’éloignement amoureux. Il nous propose cette fois-ci un film d’une grande beauté, un récit délicat sur l’immigration. Ce sujet, finalement assez peu traité au cinéma, offre l’occasion de tracer une histoire forte mais suffisamment universelle pour que chacun puisse y refléter ses expériences.

À travers l’évolution de son personnage, Brooklyn interroge la construction de notre identité par l’assimilation au milieu dans lequel on vit. Pour beaucoup, notre identité est invariablement définie par les lieux où nous avons grandi. C’est à cette apparente fatalité qu’Eilis tente de s’extraire tout au long du film. Brooklyn retrace habilement les différentes étapes de notre ressenti par rapport à l’intégration à une culture fondamentalement différente de la nôtre. L’actrice transmet avec beaucoup de justesse cette progression de sentiments qui vont de l’excitation vis-à-vis de l’inconnu, à la peur, à la résistance, puis à l’abandon et enfin à la revendication d’un mode d’être qui finit par la définir. Cette évolution du personnage souligne ces contradictions profondes et douloureuses qui animent sa volonté de se redéfinir par son nouveau milieu sans nier ce qui constitue fondamentalement son identité. Ce déchirement nécessaire, particulièrement bien mis en scène dans le film parlera beaucoup à ceux qui ont voulu amorcer une nouvelle vie dans un autre pays.

L’auteur a la très bonne idée de confronter son personnage à un retour à sa vie en Irlande. Maintenant installée à Brooklyn depuis plus d’un an, Eilis se trouve contrainte de retourner auprès de sa famille pour quelques temps. Cette séquence du film brille par le fait qu’elle présente en quelque sorte le processus inverse et accéléré de sa construction identitaire à Brooklyn. Sa lente et progressive assimilation à la vie de new-yorkaise se heurte brutalement à la vie qu’elle avait mise derrière elle. Cette séquence rend manifeste un conflit profond jusqu’ici masqué par l’identité qu’elle s’est construite. Ce retour marque son affront à la personne qu’elle a décidé de ne plus être et constitue l’un des moments les plus beaux et intelligents du film.

L’histoire d’Eilis Lacey pose finalement la trame de fond à un récit plus subtil sur la solitude. Le film illustre brillamment cette dimension inexprimable de l’immigration : son caractère profondément personnel et intime. Ce sentiment qui traverse toute l’expérience du personnage contribue grandement à la finesse d’un film touchant parfaitement maîtrisé.

 Emilien Maubant

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