Catégorie : reflexion

Politique étudiante en France au Québec, protestation et institutionnalisation

Students protest a hike in tuition fees on June 22, 2012 in Montreal, Canada. After two weeks of relative calm, tens of thousands of students were back on the streets to protest the rising university fees, now in its fifth month. Students are also protesting a law which has suspended classes until they resume in mid-August and limits the right to demonstrate. AFP PHOTO / Rogerio BARBOSA (Photo credit should read ROGERIO BARBOSA/AFP/GettyImages)

Je me souviendrai toujours de la première assemblée générale de mon association étudiante à l’Université de Montréal. Fraichement intégré, je me rends à la première AG pour voir ce dont il était question. J’ai tellement été surpris de la rigueur des procédures et de l’organisation de l’assemblée que j’ai d’abord cru à une blague. Après tout, il s’agit du programme de philosophie politique qui comptait à l’époque une trentaine d’étudiants tout au plus. Je demande, amusé, à ma voisine si ça se passe toujours comme ça. « Oui, pourquoi? », me répond-elle. Prise des présences, annonce de l’ordre du jour, procédures de vote, attribution de la parole alternée entre filles et garçons, tout était respecté à la lettre, d’une charte d’une dizaine de pages.  Ces assemblées générales sont menées avec un sérieux plutôt déconcertant et font figure d’une instance politique finalement assez fondamentale pour les étudiants du Québec. Dans le climat actuel de fortes mobilisations en France, il m’a semblé intéressant de présenter les différentes formes d’engagement étudiant dans la culture québécoise.

Au Québec, chaque programme universitaire dispose de sa propre association étudiante. Ces associations comportent toutes un exécutif, composé d’un président, d’un secrétaire, d’un trésorier, et autres délégués à la vie étudiante, aux affaires académiques et aux affaires externes. Le rôle de ces associations est crucial, tant pour ce qui est du quotidien universitaire que de l’engagement politique général des étudiants du programme. Lors des assemblées générales, tous les étudiants du programme concerné sont amenés à voter sur des questions qui vont du budget pour les pulls aux couleurs de l’asso, à différents éléments du cahier de position. Ces positions constituent le cœur de l’engagement politique de ces associations. Elles permettent aux étudiants de se prononcer aussi bien sur la politique au sein de l’Université que sur des questions plus fondamentales de la société.

Au printemps 2012, les étudiants québécois ont protesté contre une hausse de 75% des frais de scolarité des universités. Dans une province dans laquelle une licence universitaire de trois ans coûte environ 15 000 dollars (10 000 euros), il s’agissait alors d’un enjeu considérable. Ces protestations ont progressivement conduit à des grèves générales et illimitées dont les modalités ont ainsi été décidées dans chacune de ces associations étudiantes. Toute association, d’un programme de biochimie à un programme d’études cinématographiques s’est ainsi prononcée sur la question politique. Il s’agit donc de véritables instances au poids politique imposant au sein desquelles se décident des stratégies à adopter face au gouvernement provincial, en charge de l’éducation. Ce sont ces instances qui ont permis à 300 000 étudiants de se mettre en grève générale illimitée, aboutissant à un conflit social sans précédent au Québec. Des dizaines de manifestations ont été organisées pendant plusieurs mois à travers toute la province, souvent de nuit. Elles ont fait face à  des répressions sévères, notamment après l’adoption expéditive d’une loi interdisant tout regroupement public de plus de 50 personnes. Ce conflit a finalement mené quelques mois plus tard, à un changement de gouvernement.

En arrivant en France en début d’année, j’ai cette fois été surpris de la situation opposée dans un pays souvent mis de l’avant pour le fort degré de politisation de ses étudiants. Si l’engagement politique des étudiants français est indéniable, la forme qu’il prend a de quoi surprendre. La participation à la vie politique des étudiants en France prend davantage la forme de syndicats, comme l’UNEF. Le taux de syndicalisation des étudiants français n’est toutefois que de 1%, avec une participation d’environ 8%. En ce sens, si beaucoup d’étudiants semblent prêts à manifester dans les rues contre le gouvernement, très peu prennent véritablement part à des instances politiques étudiantes pour concrétiser leur engagement.

On oppose souvent le Québec et la France pour le degré de politisation de leurs citoyens, mais c’est en réalité dans la forme que prend cet engagement que ces cultures diffèrent.  Là où la France fonctionne par une rhétorique de protestation et de manifestations, le Québec préfère fonctionner par une institutionnalisation de la politique étudiante. Reste à déterminer laquelle de ces stratégies participe au mieux à la vie démocratique de la société.

Emilien Maubant

Louis Theroux et le journalisme gonzo

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En matière d’exposition des problématiques interculturelles, le documentaire est un genre privilégié. Qu’il s’agisse de présenter les difficultés auxquelles font face des communautés ou tout simplement de représentations de modes de vie différents, il est particulièrement adapté. On remarque toutefois que ce genre, lorsqu’il s’attache à valoriser l’échange culturel, tend à ne présenter que la dimension positive de ces cultures. Les points de vue ainsi exposés sont majoritairement perçus comme légitimes et consensuels et participent d’un sentiment de solidarité certes bienvenu, mais pas systématiquement représentatif.

Les documentaires de Louis Theroux présentent un contrepoint particulièrement intéressant à ce type de reportages dans leur tentative d’exposer des sous-cultures considérées comme au mieux marginales, au pire illégitimes et néfastes. Des communautés xénophobes aux simples pratiques hors-norme, différents modes de vie sont ainsi mis au jour avec un souci d’authenticité et d’ouverture très appréciables. Bien que ces documentaires ne cautionnent pas les opinions qu’ils présentent, ils offrent l’occasion d’en comprendre les logiques internes par l’immiscion dans le quotidien de ces modes de vie.

L’intérêt principal de ce type de journalisme réside dans un style assez peu conventionnel, le journalisme dit « gonzo ». L’élément distinctif de ce genre de reportage est l’inclusion du narrateur dans ce qui fait l’objet de l’enquête. L’immersion totale du journaliste est dès lors encouragée, et offre au spectateur un point de vue interne, et donc non objectif des mœurs étudiées. Si cette absence d’objectivité peut sembler s’éloigner des principes fondamentaux du journalisme, elle permet toutefois de s’extraire de l’imposition de ce qu’on pourrait considérer comme la pensée légitime et consensuelle.

Louis Theroux, journaliste britannique rattaché à la BBC est aujourd’hui une des figures la plus représentative de ce type de journalisme. Parmi ses différents reportages, beaucoup sont à recommander, comme son incursion dans une communauté néo-nazie en Californie (Louis and the Nazis). On retient aussi  ses enquêtes auprès de communautés juives ultra-sionistes (The Ultra Zionists) à Jérusalem, et des groupes partisans de l’apartheid en Afrique du Sud (South Africa).  Theroux fait volontairement preuve d’une naïveté assez sincère lorsqu’il entre en contact avec ces sous-cultures au discours haineux, et c’est là ce qui contribue à l’intérêt de cette méthode d’enquête. La naïveté qui accompagne ses questions encourage la sincérité et facilite l’ouverture et le dialogue de ces groupes. Theroux s’éloigne ainsi de la posture du journaliste moralisateur et se met au contraire dans la position de celui à qui il faut expliquer. Là encore, le journaliste ne cherche pas à cautionner ou justifier les opinions des populations interrogées, mais plutôt à comprendre la logique qu’ils déploient. Ces documentaires se trouvent alors assez terrifiants dans leur exposition finalement presque banale de modes de vie couramment diabolisés.

Le journalisme ainsi mené présente un intérêt assez considérable dans la mesure où il propose un contenu non éditorialisé, non médiatisé. En mettant au jour ces modes de vie marginaux, hors-norme et haineux, le journalisme gonzo permet une exposition riche et terrifiante à ces cultures. En ce sens, il constitue un contrepoint rafraichissant et nécessaire à la représentation bienséante de l’interculturalité.

Emilien Maubant

The Revenant, respect et authenticité

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Le 28 janvier 1973, à la 30ème cérémonie des Oscars, Marlon Brando remporte le prix du meilleur acteur pour sa performance mythique dans The Godfather. Il n’est toutefois pas présent pour accepter la statuette, Sacheen Littlefeather, une amérindienne et amie,  la refuse en son nom. Elle présente plutôt un bref discours et dénonce le traitement pitoyable de la culture amérindienne dans les médias américains. Elle sera huée, applaudie; la petite histoire racontera même que John Wayne a dû être retenu de ne pas jeter la jeune femme hors de la scène.

Quarante-trois ans plus tard, Leonardo DiCaprio accepte le Golden Globe du meilleur acteur pour son rôle dans The Revenant. Vers la fin du discours, il appelle à une reconnaissance et une protection des Premières Nations et des communautés autochtones. La sortie du film, maintenant primé aux Oscars, présente l’occasion de revenir sur la relation difficile entre l’industrie du cinéma et les amérindiens.

S’il est un genre qui aura permis d’asseoir l’imposition d’Hollywood, c’est bien le western des années 40 et 50. Ces films, bons ou mauvais, ont développé l’habitude de présenter les amérindiens comme antagonistes. Plus de 4000 films ont ainsi attribué ce rôle aux populations autochtones. Alors dépeints comme des sauvages agressifs et primitifs, ils permettent à l’industrie du cinéma de justifier dans l’imaginaire collectif la brutalité qui a été infligée à ces populations. On y représente les blancs, tentant d’établir une civilisation, en minorité, sous les attaques incessantes des « sauvages ». Il s’agit dès lors d’une justification romancée du massacre des amérindiens pendant plus de trois siècles de l’histoire américaine.

Cette représentation se trouve contrastée par le mythe du « noble sauvage », tout aussi présent dans l’industrie du cinéma. De Pocahantas à Danse avec les Loups en passant par Le Dernier des Mohicans, la formule est toujours la même : la sédition d’un homme blanc, souvent militaire, pour embrasser la culture plus noble, plus sage, des populations autochtones. Si ces films peuvent être critiqués pour la binarité qu’ils imposent entre ces modes de vie, la volonté de présenter la culture autochtone de façon plus humble, fidèle et respectueuse est à louer.

En ce sens, The Revenant réussit un coup d’éclat. Sans tomber dans la mièvrerie du mythe de l’homme sauvage, il présente une image forte et juste de la résistance des tribus amérindiennes face à l’invasion des colons anglais et français. Loin des stéréotypes auxquels nous sommes maintenant habitués, tant par les représentions positives que négatives, le film nous met plutôt face à un peuple qui lutte pour sa survie par une cohabitation inégale. À l’inverse de Danse avec les loups, The Revenant refuse toute instrumentalisation de cette culture en vue d’une sorte d’anoblissement du personnage. Au contraire, le film trace le parallèle entre deux quêtes de justice face à la brutalité gratuite infligée par les colons envers les Premières Nations. Le film a eu la bonne idée de ne pas chercher à opposer ces cultures, et cherche plutôt simplement à dépeindre avec réalisme et authenticité  la pugnacité d’un peuple envahi. Par ailleurs, Alejandro Iñárritu évite l’amalgame d’un simple « peuple » amérindien et met plutôt en scène plusieurs tribus, comme les Arikara, les Sioux et les Pawnees, en respectant le dialecte de chacune.

La relation entre les États-Unis et les communautés autochtones demeure encore aujourd’hui complexe et inachevée. La célébration annuelle de Thanksgiving a pour origine un remerciement envers les populations autochtones, mais cette signification est le plus souvent oubliée. On dénombre aujourd’hui plus de cinq millions d’amérindiens aux États-Unis, un tiers d’entre eux vivent dans des réserves, dans lesquelles les conditions de vie sont très problématiques. Environ 30% des amérindiens vivent sous le seuil de pauvreté, et le chômage touche trois-quarts de la population active. Enfin, la reconnaissance de la souveraineté des tribus sur leurs territoires est une lutte toujours constante avec le gouvernement américain.

Si la question de la représentation des Premières Nations au cinéma ne rend pas compte de l’étendue des problèmes vécus par ces populations, on ne peut toutefois que se réjouir de la volonté de reconnaître enfin l’histoire et l’héritage de ces cultures. The Revenant marque en ce sens un pas dans la bonne direction.

Emilien Maubant