Le regard d’Alain Homsi sur l’interculturalité

Alain Homsi, reporter d’origine syrienne, expose des photographies de sa terre natale jusqu’au 30 avril à la bibliothèque Buffon. Il a fondé Le Club International des Jeunes à Paris (CIJP) voué à mettre en relation les étudiants internationaux et Français dans la capitale. C’est après avoir rencontré des étrangers du monde entier en prenant des cours de français à Caen qu’il décide de créer cette association. Celle-ci organise des voyages ainsi que des activités linguistiques, culturelles, sportives et culinaires . “Ce sont les personnes d’autres pays qui nous permettent d’apprendre plus sur nous-mêmes et sur le monde. On découvre beaucoup en discutant avec des étrangers, en étant confronté à leur regard sur la France, aux différences culturelles, aux diverses traditions… Parfois, chacun a des préjugés sur l’autre qui sont dissipés dès que l’on est face à une personne qui nous permet de mieux comprendre l’histoire.” L’harmonie entre les cultures lui tient à cœur, il nous évoque l’importance de s’ouvrir à la diversité.
Que représentent les échanges interculturels à vos yeux ?

Pour moi c’est une richesse avant tout. J’ai toujours adoré voyager, aller à la rencontre du monde. Quand j’étais enfant et vivais en Syrie, j’étais toujours fasciné de voir qu’il y avait des gens qui venaient chez nous. Lorsque l’on croisait des touristes dans la rue on était très contents, on avait envie d’aller discuter avec eux, on essayait de leur parler avec le peu de vocabulaire d’anglais et français que l’on avait. En grandissant, j’ai compris encore plus combien il est essentiel de s’ouvrir sur les cultures. Avant de m’installer à Paris, j’avais pris des cours de français à Caen et c’était captivant d’être dans une classe avec des Américains, des Allemands, des Russes, des Italiens, des Turcs… C’était l’ouverture sur le monde, tout en étant en France. Je n’avais pas l’opportunité de côtoyer autant d’étrangers chez moi en Syrie. Je ne me vois pas vivre dans un monde où nous parlerions tous la même langue, où nous aurions tous les mêmes traditions. C’est rare que je ne me retrouve qu’avec des Français ou des Syriens. Le peu de fois où c’est le cas, ça me fait un peu bizarre. Je trouve que c’est un peu fade quand nous sommes tous pareils ! La richesse vient de la différence.

 

Avez-vous des anecdotes d’étudiants étrangers confrontés à un choc des cultures ?

Je me souviens d’un Japonais qui était surpris que les français ne portent pas de parapluie. Il n’en revenait pas que les gens soient prêts à être trempés les jours d’averses. C’était étrange pour lui puisque dans son pays il est inconcevable de sortir sans parapluie !

 

D’après vous, quelles actions pourraient être mises en œuvre pour que le dialogue entre les cultures soit davantage présent dans la capitale ?

Je pense que ce serait intéressant de concevoir un festival de la diversité. Il y a pas mal d’associations étudiantes ou de quartier, et qui font un travail remarquable où l’on parle d’interculturalité. En revanche, il n’y a quasiment jamais d’initiatives qui viennent du plus haut niveau, pas forcément de l’état mais au moins de la ville. Paris est une ville cosmopolite, il y a énormément de centres culturels étrangers, c’est magnifique. Mais pourquoi pas mettre en valeur cette diversité lors d’un festival ? J’avais travaillé il y a quelques années sur un documentaire à propos de Montréal. Ce qui m’avait marqué c’est que durant le défilé de la fête nationale, les gens ne hissaient pas seulement le drapeau canadien, il y avait plein de communautés qui sortaient le leur, pour dire “Nous sommes Canadiens mais aussi Italiens, Chinois etc.” Alors pouvons-nous imaginer cela pour le défilé du 14 juillet ? Garder la culture qui nous a été transmise lorsque nous étions enfants, cela ne veut pas dire que nous sommes moins Français que les autres mais peut-être plutôt que nous sommes doublement riches de plusieurs cultures. Par exemple, je trouve cela génial que l’on fête le nouvel an chinois. Néanmoins, il y a aussi un tas d’autres communautés que l’on ne voit pas, mais sont-elles vraiment encouragées à montrer leur culture ?

 

Vous êtes vous-même originaire de Syrie, a-t-il été difficile pour vous de tisser des liens à votre arrivée ?

Très certainement, c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai créé cette association. Quand je suis arrivé à Caen, il y avait un accueil de l’université mais aussi de la mairie. Des familles normandes étaient même venues, c’était étonnant. Après cela, aller à Paris a été un choc. À l’époque, il n’y avait pas de soirées erasmus, pas d’associations qui accueillaient les étudiants étrangers. Maintenant les choses se sont améliorées. On a aussi facilement cette impression, en arrivant, que les Français, ou du moins les Parisiens, sont froids. Avec le recul, je réalise que l’on ne peut pas prétendre cela. Peut-être que certains le sont, cependant je pense qu’ils sont surtout réservés. Quand c’est moi qui fait le premier pas, la plupart du temps les gens sont plutôt ouverts. J’étais dans une classe avec une amie turque et un ami alsacien, tous deux trouvaient cela surprenant d’être face à des gens peu curieux d’autrui. Au fur et à mesure, nous avons formé un petit groupe avec des Français qui en réalité étaient timides et avaient besoin de trouver un cadre pour aller vers les autres, ils ne s’approchaient pas de leur plein gré.

Syrie

Comment rendre profitable un voyage à la rencontre d’une autre culture ?

Il faut absolument éviter quand on arrive dans un autre pays, d’aller chercher ses concitoyens. Si l’on vient pour découvrir un endroit, ce n’est pas pour retrouver des compatriotes. J’adore les langues étrangères, je suis parti en Angleterre pour pratiquer. Arrivé là-bas mon obsession était d’éviter les Français et les arabophones à tout prix ! Je me suis obligé à ne parler qu’en anglais, j’avais oublié le français dans le train. Un autre problème se pose, quand on arrive, on pense toujours avoir le temps, sauf qu’après, on se rend compte qu’une expérience de voyage dure peu. Même si c’est pendant trois ans, on réalise que cela passe très vite. C’est vraiment dommage de ne pas profiter au maximum de ces instants où l’on part à la rencontre d’une culture différente et de l’autre.

 

L’entraide entre les cultures vous importe, vous êtes engagé auprès de « Mobiliser pour la Syrie », que diriez-vous aux gens pour les inciter à être solidaires de manière générale ?

Le fait de créer le CIJP, de faire du bénévolat, de concevoir des activités, cela m’a apporté un enrichissement personnel. Quand les événements sont arrivés en Syrie il y a maintenant quatre ans, évidemment, je me suis senti concerné. Je n’ai pas l’expérience des associations humanitaires, cela s’apprend de secourir. Je me suis dit qu’il fallait que je trouve un moyen de venir en aide à mon pays malgré cela. J’ai pensé que j’avais la capacité d’organiser des événements culturels. Ceux-ci permettent de collecter des fonds reversés à des associations qui, elles, travaillent sur le terrain. C’est important de sentir que l’on fait quelque chose d’utile à son échelle. Il faut des milliers d’euros, mais en contribuant on met une pierre à l’édifice. Si chacun se dit “ouais mais ma participation ne va pas changer grand- chose”, finalement il ne se passe rien. Je considère le bénévolat comme un enrichissement personnel et un devoir. Chacun devrait trouver la façon de se rendre utile. En France, c’est formidable, on peut créer des associations, s’y engager. C’est une chance, tout le monde devrait la saisir. On a tous ses occupations, on se demande si on a le temps. J’estime qu’il est possible d’en trouver, c’est une question d’organisation. Même si l’on ne peut consacrer qu’une heure par semaine à une œuvre utile, c’est toujours cela de gagné. Combien de temps chacun perd facilement à des futilités ?

 

Votre exposition photographique « Souvenirs de Syrie » met en valeur votre regard sur votre pays natal. Quelle image significative voulez-vous véhiculer en France à propos de votre patrie ?

Je voudrais surtout que les gens découvrent la vraie Syrie à travers cette exposition. Je n’accuse pas les médias de présenter une image fausse, on connait l’ampleur du drame. Seulement, il y a des personnes qui n’avaient quasiment jamais entendu parler de ce pays avant le conflit. Ils ne connaissent rien sur la Syrie et la découvrent à travers les images de destruction. J’ai envie qu’ils la voient comme un pays riche de ses communautés qui ont toujours vécu en paix. Je n’aborde pas la politique, je veux que les spectateurs aient accès à la Syrie telle que je l’ai connue. J’ai envie de montrer des lieux de spiritualité, des monastères qui ont toujours attirés autant de pèlerins musulmans que de chrétiens par exemple. J’espère que cela donnera envie aux gens d’œuvrer pour sauvegarder ce pays au patrimoine millénaire.

 

Pouvez-vous nous raconter une tradition Syrienne qui vous est chère ?

Oui, il y en a une dont je me souviens. À Damas j’ai toujours vécu en appartement, dans un immeuble de quarante-huit logements. Tous les voisins se connaissaient. La tradition particulière était que l’on avait l’habitude, quand on cuisinait une recette typique qui sent très bon, d’aller offrir un petit plat au voisin d’en face. Cela ne se faisait pas de mijoter un repas spécial et ne pas le partager avec celui qui en avait senti l’odeur. Puis, la coutume voulait que lorsque la personne rendait le récipient, elle ne le redonnait pas vide. Ces petits gestes sont adorables. Je ne sais pas si c’est envisageable à Paris.(Rires) Bayt
AP2i organise une rencontre euro-méditerranéenne « Les 400 vues » réunissant vingt jeunes de France, de Turquie, de Slovaquie, de Roumanie et d’Égypte. Ils sont invités à offrir/partager leur vision de Paris par des photographies. Vous êtes photo-reporter, d’après vous, l’image peut-elle être un moyen de communication interculturel bénéfique ?

Effectivement, je pense que par la photo nous pouvons exprimer plein de choses. Le langage implique d’apprendre un alphabet, il faut lire, comprendre ce qu’il y a écrit alors qu’il y a des langues universelles comme l’image et la musique. Quand vous entendez un morceau de Mozart ou Beethoven qui exprime de la joie ou de la tristesse, tout le monde peut ressentir ces émotions sans avoir étudié l’allemand. Il en va de même pour la photographie, à travers elle, on peut transmettre sa nostalgie, sa joie, son indignation. C’est très bien l’éducation à l’image, de travailler avec des jeunes, leur permettre d’exprimer leurs sentiments, leurs frustrations ou leurs aspirations. C’est quelque chose de véritablement important. Cette idée que votre association propose est intéressante. Des gens qui viennent de continents différents vont pouvoir livrer leur regard sur cette capitale. Sûrement que cela va permettre de véhiculer des échanges que l’on ne pourrait pas avoir sans cette confrontation de points de vue. Je serais vraiment très curieux de voir les photos.

 

Alain Homsi nous a accueillis au sein de sa société Cameson production, l’occasion d’admirer ses photographies de Syrie affichées dans son bureau. De quoi avoir d’autant plus envie de découvrir l’exposition. La conversation s’est terminée sur une touche humoristique puisque nous remarquions que la nourriture a du succès dans nos associations respectives! Au-delà de multiples activités agréables : un buffet, des ateliers culinaires ou des dîners interculturels, sont d’excellents moyens de rassembler des individus de divers horizons, nous nous en réjouissons.

 

Son site : http://homsi.fr/