Le thème de l’urbanité au cœur du projet Les 400 vues

En avril 2014, l’experte en géographie Flaminia Paddeu publie dans le magazine en ligne Urbanités un article au sujet du territoire urbain. Le projet Les 400 vues étant orienté sur cette thématique, il est intéressant de découvrir sa réflexion à ce propos.

Qu’est-ce qu’un territoire urbain ?

« Je crois, en effet, que si le territoire peut être défini objectivement, la territorialité, elle, est d’abord un sentiment ; ce qui explique pourquoi, à mon sens, cette notion est centrale dans l’étude de la ville. » Roncayolo, 2011

QU’EST CE QU’UN TERRITOIRE URBAIN ?

« En philosophie, les questions de terminologie sont importantes. Comme l’a dit un philosophe pour qui j’ai le plus grand respect, la terminologie est le moment poétique de la pensée. » (Agamben, 2007). Dans les études sur l’urbain la terminologie aussi est importante : se demander ce qu’est un territoire urbain ne revient pas à se demander ce qu’est la ville ou l’espace urbain. Avant toute chose c’est la notion de territoire qui doit être explorée. Moins désincarné et moins objectif que le terme d’espace, le terme de territoire se définit par sa matérialité et par son appropriabilité. Il s’agit en effet de quelque chose qui existe, de concret, qui commence et se termine, que l’on peut dessiner et cartographier ; de même, le territoire est toujours celui de quelqu’un, ni strictement individuel ni entièrement collectif (Roncayolo, 2011). Le territoire apparaît ainsi comme une portion d’espace terrestre, envisagée dans ses rapports avec des groupes humains qui l’occupent et l’aménagent, en vue d’assurer la satisfaction de leurs besoins (Elissalde, 2004).

Or la modalité de cette occupation et aménagement par les groupes humains – c’est-à-dire en fait l’habiter – prend depuis l’origine, et de manière croissante aujourd’hui, une forme urbaine, soit la forme d’un agrégat de population dense. Pour les historiens, les juristes, les politistes, comme pour les premiers chroniqueurs urbains, la ville désigne une forme d’organisation politique des sociétés (la polis au sens de cité) qui correspond à l’appropriation et au contrôle d’un territoire (Duby, 1985). Pour les géographes, cette appropriation du territoire par la ville se fait à deux échelles, celle du territoire de la vie quotidienne (la ville), et celle des territoires du contrôle politique et économique (les réseaux de villes) (Pumain et alii, 2007). Il faut veiller à distinguer dans ces définitions deux éléments, qui conjointement définissent la ville : une concentration d’habitants et un territoire géographiquement restreint. Au final, on peut donc entendre par « territoire urbain » l’espace occupé par la dimension matérielle d’une ville et approprié par ses acteurs, aussi bien pour la satisfaction de leurs besoins quotidiens, que pour en permettre un contrôle politique et économique. Le territoire urbain, comme la ville, est alors un lieu d’habitat dense, caractérisé par une société différenciée, une diversité fonctionnelle, une capitalisation et une capacité d’innovation qui s’inscrivent dans de multiples réseaux d’interaction (ibid.).

PRÉROGATIVES, LIMITES ET COMPLEXITÉ DU TERRITOIRE URBAIN : VERS LA DÉTERRITORIALISATION ?

Défini de la sorte, quelles sont alors les prérogatives de ce territoire urbain ? Il a d’abord la prérogative de la centralité en termes d’échanges. Traditionnellement, la survie du territoire urbain dépend donc de l’échange des biens et des services contre des denrées agricoles, nécessaires à la subsistance de sa population. S’il y a centralité c’est que l’échange entre ville et campagne est toujours un échange inégal, les produits manufacturés étant surévalués par rapport aux denrées alimentaires (Fernand Braudel, 1979). En termes de services, le territoire urbain spécialisé exerce aussi des fonctions centrales pour une région environnante (Christaller, 1933). À l’ère de la mondialisation, le territoire urbain est un point-clé des échanges mondiaux parmi les autres territoires urbains, en termes d’échanges de biens, de services, d’informations avec ses semblables. Ensuite, le territoire urbain est aussi traditionnellement le lieu d’exercice de pouvoirs : qu’il soit à l’origine d’ordre religieux ou politique, ce pouvoir s’accompagne d’un privilège économique et territorial, qui confère aux dirigeants de la ville un ascendant sur le territoire environnant et ses populations.

Justement, sa centralité et sa capacité à exercer et abriter le pouvoir pose cette question : où s’arrête le territoire urbain ? Avant d’en définir ses limites, il faut d’abord comprendre cette articulation : le territoire urbain est spatialement intrinsèquement limité, mais il est contraint de sortir de ses limites. Puisque la ville est par définition dense et continue, cela implique qu’elle ne puisse produire, sur la surface limitée qu’elle occupe, la totalité des ressources alimentaires dont ses habitants ont besoin. Il y a donc à l’origine, une impossibilité à l’autonomie, liée à la disproportion entre la concentration d’habitants et le territoire forcément restreint qui est occupé. Tant que les constructions urbaines ont été contenues dans des enceintes, il était possible de confondre la notion de ville avec celle du territoire municipal d’une commune. Si l’extension spatiale venait à déborder les murs, ou les frontières juridiques du territoire urbain, il était fréquent de réajuster ces limites sur celles de l’espace bâti continu, car la croissance demeurait assez lente. Avec la révolution industrielle et l’explosion urbaine du XIXème siècle, le débordement des faubourgs et des banlieues sur les localités voisines s’est généralisé. Ce n’est cependant qu’après la Seconde guerre mondiale que les instituts de statistique se sont saisis du problème de la dissociation croissante entre l’entité juridique et politique, municipale, de la ville, et sa réalité sociologique, économique et géographique. Autrement dit, elles ont pris conscience de la nécessité de passer de la conception de la ville à celle du territoire urbain. Plusieurs pays ont ainsi été amenés, soit à réaliser d’importantes fusions de communes, comme par exemple au Japon, en Suède ou en Allemagne de l’Ouest, soit à définir de nouvelles entités statistiques, en s’affranchissant des limites administratives, pour coller avec la réalité du territoire urbain. Ainsi, c’est non pas la limite administrative, mais plutôt la fin de la continuité du bâti et de la densité humaine qui signe la limite du territoire urbain.

Mais aujourd’hui les territoires urbains sont de plus en plus vastes et complexes, d’où l’avènement de la notion de territoire métropolitain, utilisé dans le cas des grandes villes insérées dans la mondialisation. C’est donc désormais en termes de mobilités, de réseaux qu’il faut penser le territoire urbain, non plus aréolaire, mais réticulaire (Dupuy, 1991). L’action publique urbaine se trouve alors prise dans un faisceau d’enjeux potentiellement contradictoires : il s’agit d’exister dans la nouvelle compétition interurbaine, de favoriser le développement économique, tout en garantissant la cohésion sociale du territoire et le respect de l’environnement, selon un nouvel impératif de durabilité. Dans ces conditions, il s’agit de réfléchir à des réponses et à des échelles d’action adaptées au territoire, puisque la mondialisation et la métropolisation, par l’émergence d’un marché mondial, la financiarisation, l’affaiblissement de la capacité financière de la puissance publique etc., modifient sensiblement les pratiques de production du territoire urbain. Ces tendances lourdes entrent alors en contradiction avec une gestion locale et sur mesure des enjeux territoriaux, posés sous l’angle des territoires de vie. Ainsi, le territoire urbain, comme substrat de la localisation des activités humaines, peut sembler dépassé, incitant à évoquer un processus de déterritorialisation. La déterritorialisation est un synonyme d’affaiblissement des contraintes physiques de localisation, et se manifeste par exemple dans les dynamiques de délocalisation/relocalisation des entreprises, ou dans les dynamiques propres du cyberespace et des transactions immatérielles. Elle signifie aussi l’affaiblissement des identités territoriales à l’heure de la globalisation, pouvant susciter, en réaction, une demande sociale accrue de local.

DU TERRITOIRE URBAIN A LA TERRITORIALITÉ URBAINE : APPROPRIATION ET APPARTENANCE

C’est en tant qu’elle est appropriable que la ville peut être considérée comme un territoire urbain. S’il est approprié, il l’est à la fois par quelqu’un, de manière individuelle, et par un sujet collectif. D’une part, le territoire urbain est le support d’un collectif et de communautés, d’un gouvernement politique ; d’autre part il suscite un sentiment d’appartenance ; et enfin, il est un lieu de pratiques, dans lequel nous vivons et où nous nous sentons chez nous : appartenance et appropriation sont les deux modalités du rapport des acteurs au territoire urbain. Le territoire urbain nous appartient, autant que nous lui appartenons, en tant que nous y sommes matériellement, politiquement, administrativement, économiquement et affectivement liés : c’est un territoire parcouru et vécu (Frémont, 1976). Il est alors question de conflits, de négociation ou d’aménagements liés aux usages multiples d’une même portion du territoire urbain. C’est dans le cadre de ce rapport que l’on peut envisager le sentiment de territorialité (Roncayolo, 2011) induit par une existence au sein d’un territoire urbain.

Flaminia PADDEU

Flaminia Paddeu est enseignante (ATER) à l’Université Paris IV-Sorbonne et doctorante en géographie au laboratoire ENeC (Espaces, Nature et Culture). Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon et agrégée de géographie, elle travaille aujourd’hui sur la mobilisation civique environnementale dans les quartiers en crise urbaine aux États-Unis (Detroit/New York).

Bibliographie

AGAMBEN G., 2007, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Payot, Rivages, 50 p.

BRAUDEL F., 1979, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (15ème-18ème siècles), Armand Colin, 736 p.

CHRISTALLER W., 1933, Die zentralen Orte in Süddeutschland, Iéna, université d’Iéna,.

DUBY G., 1985, Histoire de la France urbaine (tome 5), Seuil, 668 p.

DUPUY G., 1991, L’urbanisme des réseaux, Armand Colin, 198 p.

ELISSALDE B., 2004, « Territoire », Hypergéo.

FREMONT A., 1976, La Région, espace vécu, Flammarion, 288 p.

RONCAYOLO M. & CHESNEAU I., 2011, L’abécédaire de Marcel Roncayolo, introduction à une lecture de la ville. Entretiens avec Marcel Roncayolo, InFolio, 607 p.

PUMAIN D., PAQUOT T. & KLEINSCHMAGER R., 2007, Dictionnaire La ville et l’urbain, Anthropos-Economica, 2007, 320 pages.