Ce que les 400 vues me donnent à voir et à penser

– par Jérémie Duhauga, étudiant en philosophie

AP2i travaille pour l’interculturalité dans l’espace euro-méditerranéen et Les 400 vues est une exposition de 400 photographies d’une seule et même ville. On peut donc légitimement se demander en quoi ce projet si local, si focalisé sur la capitale française, correspond bien aux ambitions de l’association qui l’a mis en place. N’aurait-il pas été plus pertinent de demander à des photographes de fournir des clichés de leurs propres villes, de nous donner à voir leurs propres cultures « en situation » ? L’exposition aurait sûrement été plus variée, plus colorée, plus exotique, mais peut-être l’interculturalité ne commence-t-elle véritablement que là ou l’exotisme prend fin ; car que serait-il advenu de la communication entre les cultures dans une exposition qui aurait tout aussi bien trouvé sa place dans un musée d’anthropologie ?

Ce que montre nettement cette exposition et le travail d’AP2i, c’est que l’interculturalité ne consiste pas en une connaissance uniquement extérieure de la culture d’autrui (il ne s’agit pas seulement de savoir « qu’ailleurs ils font comme ça »), et le projet des 400 vues en met en pratique une conception beaucoup plus forte et politique. Par le choix d’un espace neutre : Paris, et l’élaboration d’un projet commun : photographier cette ville que chaque participant a découverte à l’occasion de la rencontre, AP2i nous donne à voir et à penser une interculturalité aussi éloignée de l’exaltation de la différence pour la différence que de l’absorption des cultures locales dans une super-culture globale. En effet, c’est dans un espace commun que la culture de l’autre m’est donnée à voir, et non plus chez lui. Ainsi, sa culture ne m’apparaît plus « en situation » et de manière pittoresque, mais devient un élément d’une situation toute nouvelle et à construire ensemble. C’est l’égalité de la découverte qui permet la neutralité de l’espace à découvrir, et c’est seulement dans un tel espace que la communication peut commencer sans qu’aucun ne regarde l’autre comme une pièce de musée ou un objet folklorique.

Rien ne pouvait donc être plus adapté aux ambitions d’AP2i que de traiter Paris comme un espace commun à éclater dans le regard de chacun et à reconstruire ensemble à travers une exposition collective, et dans lequel chacun aurait autant à apporter que tous les autres. Choisir de photographier Paris depuis cette variété d’ancrages culturels, multiplier les point de vue sur cet objet commun, c’est assumer le refus de faire se rencontrer des clichés, des caricatures de mœurs et de valeurs, c’est assumer que l’interculturalité concerne avant tout des personnes qui ont eu la chance de ne pas grandir ensemble.