The Revenant, respect et authenticité

revenant2015

Le 28 janvier 1973, à la 30ème cérémonie des Oscars, Marlon Brando remporte le prix du meilleur acteur pour sa performance mythique dans The Godfather. Il n’est toutefois pas présent pour accepter la statuette, Sacheen Littlefeather, une amérindienne et amie,  la refuse en son nom. Elle présente plutôt un bref discours et dénonce le traitement pitoyable de la culture amérindienne dans les médias américains. Elle sera huée, applaudie; la petite histoire racontera même que John Wayne a dû être retenu de ne pas jeter la jeune femme hors de la scène.

Quarante-trois ans plus tard, Leonardo DiCaprio accepte le Golden Globe du meilleur acteur pour son rôle dans The Revenant. Vers la fin du discours, il appelle à une reconnaissance et une protection des Premières Nations et des communautés autochtones. La sortie du film, maintenant primé aux Oscars, présente l’occasion de revenir sur la relation difficile entre l’industrie du cinéma et les amérindiens.

S’il est un genre qui aura permis d’asseoir l’imposition d’Hollywood, c’est bien le western des années 40 et 50. Ces films, bons ou mauvais, ont développé l’habitude de présenter les amérindiens comme antagonistes. Plus de 4000 films ont ainsi attribué ce rôle aux populations autochtones. Alors dépeints comme des sauvages agressifs et primitifs, ils permettent à l’industrie du cinéma de justifier dans l’imaginaire collectif la brutalité qui a été infligée à ces populations. On y représente les blancs, tentant d’établir une civilisation, en minorité, sous les attaques incessantes des « sauvages ». Il s’agit dès lors d’une justification romancée du massacre des amérindiens pendant plus de trois siècles de l’histoire américaine.

Cette représentation se trouve contrastée par le mythe du « noble sauvage », tout aussi présent dans l’industrie du cinéma. De Pocahantas à Danse avec les Loups en passant par Le Dernier des Mohicans, la formule est toujours la même : la sédition d’un homme blanc, souvent militaire, pour embrasser la culture plus noble, plus sage, des populations autochtones. Si ces films peuvent être critiqués pour la binarité qu’ils imposent entre ces modes de vie, la volonté de présenter la culture autochtone de façon plus humble, fidèle et respectueuse est à louer.

En ce sens, The Revenant réussit un coup d’éclat. Sans tomber dans la mièvrerie du mythe de l’homme sauvage, il présente une image forte et juste de la résistance des tribus amérindiennes face à l’invasion des colons anglais et français. Loin des stéréotypes auxquels nous sommes maintenant habitués, tant par les représentions positives que négatives, le film nous met plutôt face à un peuple qui lutte pour sa survie par une cohabitation inégale. À l’inverse de Danse avec les loups, The Revenant refuse toute instrumentalisation de cette culture en vue d’une sorte d’anoblissement du personnage. Au contraire, le film trace le parallèle entre deux quêtes de justice face à la brutalité gratuite infligée par les colons envers les Premières Nations. Le film a eu la bonne idée de ne pas chercher à opposer ces cultures, et cherche plutôt simplement à dépeindre avec réalisme et authenticité  la pugnacité d’un peuple envahi. Par ailleurs, Alejandro Iñárritu évite l’amalgame d’un simple « peuple » amérindien et met plutôt en scène plusieurs tribus, comme les Arikara, les Sioux et les Pawnees, en respectant le dialecte de chacune.

La relation entre les États-Unis et les communautés autochtones demeure encore aujourd’hui complexe et inachevée. La célébration annuelle de Thanksgiving a pour origine un remerciement envers les populations autochtones, mais cette signification est le plus souvent oubliée. On dénombre aujourd’hui plus de cinq millions d’amérindiens aux États-Unis, un tiers d’entre eux vivent dans des réserves, dans lesquelles les conditions de vie sont très problématiques. Environ 30% des amérindiens vivent sous le seuil de pauvreté, et le chômage touche trois-quarts de la population active. Enfin, la reconnaissance de la souveraineté des tribus sur leurs territoires est une lutte toujours constante avec le gouvernement américain.

Si la question de la représentation des Premières Nations au cinéma ne rend pas compte de l’étendue des problèmes vécus par ces populations, on ne peut toutefois que se réjouir de la volonté de reconnaître enfin l’histoire et l’héritage de ces cultures. The Revenant marque en ce sens un pas dans la bonne direction.

Emilien Maubant